27.04.2018

Comme si le « je ne t’aime plus » sorti de sa bouche, celui dirigé contre moi, s’annulait dans l’espace. Ça ne compte pas. Mais comment compte-t-on l’amour? Aux nombres d’embrassades? Aux nombres de baisers? Aux nombres d’escapades? Aux nombres de disputes? Aux successions de première fois? Donc, c’est le un qui va avec le un et puis encore le un sans que cela ne soit égal à aucune somme? Ça pourrait faire cinquante-trois ou huit cent trente-six? C’est l’intuitif, le vécu, le donné sans reprise car, tant que c’est partagé, tout s’intensifie.
Tu es dans les gestes que tu ne finis pas, ceux que tu retiens. Tu es dans la fuite peut-être plus que n’importe où ailleurs. Tu es dans une forme de négation, de crainte. Tu agis comme si tu détenais le temps, comme si tu n’avais plus besoin de te presser. Tu sais faire ce pas de côté quand ça va trop vite, tu sais t’extraire du quotidien quand ça ne va pas là où tu veux. Tu sais dire non. Tu sais déposer les problèmes pour aller danser.
Parfois ça t’arrive, tu ne sens rien au moment où tu devrais sentir. Tu évites et vite le problème s’en va comme un courant d’air mais sais-tu que le courant d’air fait circuler la poussière et que celle-ci te grattera plus tard, dans une heure, une semaine, elle se manifestera après coup.
Il y a de la place pour toi, pour moi, pour nous. L’espace est malléable et puis la peau, la peau comme la conclusion, la fin d’une solitude. Et si tu as peur, ne t’approche pas. N’y pense même pas. Regarde simplement, regarde et ne dis rien. Constate, aiguise ta vue. Fais de la place dans ton ventre, fais de la place pour l’inattendu.
D’abord il s’agit d’un flottement, d’un moment où le corps se trouve dans une justesse si intense qu’il s’oublie, rien n’entrave le mouvement, il y a juste toi et l’autre, deux corps. Il y a la suspension du désir, son envers, et puis ce corps qui le sous-entend. Rien ne manque. Rien est de trop. Ça ne dure jamais car après trois on recommence, on retourne à son un, mais quelle joie d’atteindre l’autre côté du rivage ne serait-ce qu’une seule seconde. Alors tu disparais?
Et comment tout ça arrive? Comment le doute arrive? Parce que tu n’as pas assez voulu? Que tu n’as pas assez soutenu le mouvement du quotidien, la passion d’un instant? Parce que tu n’as pas trouvé comment m’aimer? Mais où sont les promesses que tu as prononcées? Celles abandonnées dans les corps, celles de l’instant mais celles qui ne dure pas pour l’éternité? Ces mots exprimés dans la passion, est-ce vraiment nécessaire de les crier?

Et puis, quand c’est visible, c’est facile de se défendre. De dire non. D’articuler. Pas le temps, plus le temps. Pas comme ça. Et malgré tout, la sortie de secours s’invente à mon insu, les issus font les cent pas sur ma colonne vertébrale, glissent jusqu’à mes pieds et me donnent l’envie de prendre la fuite.
Et puis vient l’isolement, celui qui t’arrache la peau et la solitude qui est la plus délicate des caresses quand tu ne sais plus rien, plus rien n’a de sens, de rythme. Tu as envie de rester et de partir, de rire et de pleurer, d’hurler et de te taire. Quand tu ne sais plus comment être au monde parce que sans l’autre tu en viens à ne plus comprendre où est ta place. Tout est trop compliqué. Respirer devient compliqué. Lire le journal devient compliqué, tu ne sais plus qui a tort ou raison. Certains ont tort et raison en même temps. Certains parlent bien pour dire des conneries et d’autres mal pour dire des choses sensées. Il faut séduire. Il faut être souple. Il faut être féminine. Il faut plaire. Il faut boire un litre et demi d’eau par jour. Boire du thé vert. Manger des légumes. Il faut faire du sport et il faut dormir au moins huit heures par nuit. Il ne faut pas trop boire mais boire quand même pour être accepté par la société. Il faut danser quand on sort et il faut rire aussi, mais à juste quantité. Il faut bien se tenir, être sûre de ce que l’on dit, savoir beaucoup de choses tout en restant curieuse quand même. Il ne faut surtout pas s’arrêter. Mais qui remarque encore la lune dans le ciel clair? Qui échappe à l’alcoolisme et au téléphone portable? Qui s’arrête? Le doute fait qu’on s’arrête. La possibilité que l’autre s’en aille fait que l’on s’arrête. Je fais un pas de côté. Je ne cherche plus à comprendre. Je ne veux pas participer à cette société, à cette économie, à cette politique. J’essaie la solitude. Je frise l’isolement et ma respiration reprend son calme. Et parfois j’arrive à oublier mon nom, les gens et même le démon qui se trouve dans ma tête. Mon corps se tient alors en un lieu. Ma peau retient tous les possibles, elle me couvre, elle me délimite et à côté d’elle, je ne suis plus rien. Elle me permet d’entrer en contact et d’exclure le contact. Elle se fait frontière et invitation. Elle est chaude et froide. Elle avance à son rythme. Elle se colore sous le soleil. Elle forme mon visible.

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