19.06.2016

La description des filles de joie a donc servi l’ascension de Margueritte. Parce qu’elles sont aux yeux de la société des marginales sans morale, des rebuts de l’humanité, voire un égout  séminal nécessaire à l’hygiène, elles ne pouvaient, contrairement aux agissements de Monique, flétrir l’image des Françaises.

On ignore si le livre a circulé sous le manteau des jeunes filles, s’il a contribué à les déniaiser, du moins en théorie, à les émanciper, au moins en partie, ou s’il a accéléré la prise de conscience identitaire des lesbiennes. Seule certitude, jusque dans les campagnes, tombent les cheveux et s’arbore la coiffure « à la garçonne » , popularisée par le succès littéraire. Mais rien n’indique que son adoption fut un acte féministe consciente
La coupe des cheveux longs, bien avant guerre, affichait, elle, ostensiblement une rupture avec la féminité traditionnelle et la séduction séculaire, une rejet de la hiérarchisation de la différence des sexes – le genre, dit-on aujourd’hui – imposée par l’éducation, le code civil, la religion, voire la société dans son ensemble. En portant cheveux courts et pantalons, vient le privilège  de la domination masculine. L’Etat tente de préserver cet attribut masculin, dès 1892; une circulaire rappelle que la loi du 7 novembre 1800 interdit ce vêtement à la gent féminine, hors la pratique du sport. Vaine résistance, les « nouvelles femmes » trouvent un relais chez les grands couturiers. En 1908 , une coupe masculine couronne la longue et plate silhouette dessinée par Paul Poiret qui libère le corps féminin de l’étouffant corset. Des raisons pratiques, plus qu’idéologiques, démodent chignons et nattes, dévoilent chevilles et mollets, invitent à « porter culotte », expression lourde de sens.

Porter la culotte: Cette expression date de la fin du XVIIIe siècle. Elle signifie qu’une femme domine son mari, qu’elle prend les décisions à sa place.

Margueritte a saisi l’enjeu derrière la posture esthétique: à preuve, la longueur des cheveux de son héroïne et la mesure de sa liberté, constitutive de sa nouvelle identité.

« Garçonne », ce néologisme des années 1880 à forte connotation sexuelle, suggère dont la virilisation des femmes, l’indifférenciation des sexes, la bisexualité et le lesbianisme, alors réputés vices et/ou maladie mentales. Il se contente de décrire l’androgynie d’un « sein dur et petit, un sein de garçonne à la pointe violie »

Comme les hommes, elle ne cherche plus dans l’amour que le plaisir et comme eux encore, « elle fait deux parts de son existence », celles des distractions, la plus courte, la plus absorbante et celle du travail, sa vraie vie. Parce qu’elle lui procure l’indépendance, sa profession de décoratrice, bien loin des métiers dits féminins, devrait suffire à son bonheur… dans les détachements de tout.

Seules quelques féministes radicales, à l’audience faible, telle Madeleine Pelletier, sont favorables à une véritable révolution sexuelle pour conduire à un épanouissement féminin et applaudissent les exploits de Monique.

« Elle n’avait rien conquis, avec elle. Son travail? A quoi bon, s’il n’alimentait que sa désolation? Elle n’avait trouvé dans le plaisir qu’un faux-semblant de l’amour. Si elle ne pouvait avoir d’enfant, que lui restait-il? » Jamais cette garçonne n’est heureuse, qui voudrait lui ressembler? D’autant plus que Margueritte cède aux exigences de dame nature qui ruine la beauté de son héroïne et se venge en la rendant stérile, et donc inutile au monde. Il renoue surtout avec la définition traditionnelle de la féminité, indissociable de la maternité, une fonction sociale. « La Garçonne », les hommes ne sont-ils pas de de belles machines à plaisir? Ou des reproducteurs, position humiliante? La relation hétérosexuelle conduit Monique à une jouissance bruyante ou roucoulante, grâce à la virilité fougueuse de son partenaire: « De brusques élans la poussaient soudain , vers les bras musclés… elle criait, durant des minutes ardentes, l’ivresse qu’il lui donnait à coups furieux, les dents serrées. Ou bien, sous la lenteur savante de la pénétration, elle soupirait à voix basse la plainte heureuse des palombes »

En effet, dans l’imaginaire social du XXIe siècle, « La Garçonne » demeure toujours le symbole de l’hédonisme des Années folles et de leur émancipation féminine.

Extrait de la préface – La Garçonne – .

Image: Marlène Dietrich

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