Le 27 avril 2015

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Le châle jaune des prostituées au XIXe siècle: Signe d’appartenance ou signe de reconnaissance?

Quelle valeur est associée au jaune dans la représentation artistique des prostituées au XIXe siècle et dans quelle mesure le jaune sort-il de sa valeur d’infamie pour s’exhiber comme réalité du désir ? En Grèce, les prostituées qui pratiquent en dehors de lieux clos se voient refuser l’entrée de la ville et des temples et sont assujetties à porter des robes brodées à fleurs. Ce n’est pas la couleur de la robe qui les distingue, comme ce sera le cas à Rome, mais le motif. Le jaune, chez les Grecs, n’a pas la signification de luxure et de débauche qu’il a à Rome : Il s’agit d’une couleur quasi virginale puisqu’elle est celle des mariés. En revanche, à Rome, le jaune désigne les courtisanes. Le spectateur de théâtre ne s’y trompe pas quand il voit apparaître sur la scène de théâtre le costume jaune. Il sait que c’est celui de la courtisane, au même titre que le blanc est celui des vieillards, le multicolore indique les jeunes personnes, le bariolé signale le proxénète et le pourpre distingue les riches. Mais, en dehors de la scène, la prostituée se reconnaît également à la tunique qu’elle doit porter, très proche de celle des hommes puisqu’elle s’arrête, comme pour eux, à mi-cuisses, alors que celles des femmes honnêtes leur descend jusqu’aux pieds.

A Avignon, les femmes débauchées doivent porter une aiguillette rouge sur l’épaule. Mais si l’expression est restée « courir l’aiguillette » c’est-à-dire de vendre son corps, cette marque distinctive ne fut pas non plus adoptée dans tous les pays et elle ne perdura pas au fil des siècles.

En 1775, à la foire de Beaucaire, les officiers municipaux enjoignirent aux filles publiques de porter à leur coiffure une rosette de ruban jaune qui pût les faire distinguer et pour laquelle on exigeait douze sous. Il fallait placer en première ligne l’obligation imposée à toute prostituée de porter une marque distinctive: il demandait donc pour elles un chapeau de soie jaune serin garni d’un ruban et d’un voile de même couleur; il complétait ce costume par une ceinture jaune portant une plaque plus ou moins ornée, suivant les moyen de la fille, et de plus le numéro de la carte. Plus tard, les filles publiques ne se voient plus attribuer par le législateur une couleur déterminée et c’est surtout l’interdiction de porter des couleurs trop voyantes qui leur est faite.

Le jaune de la robe n’est plus ici signe d’appartenance mais fonctionne comme signe de reconnaissance à l’égard du client. L’obscurité de la nuit justifie la couleur de la robe et du châle. Pour être reconnue comme telle, la fille publique doit se faire voir, c’est par les signes extérieurs qu’elle se donne, qu’elle fait signe.

En plus des signaux caractéristiques du roulement de la taille et de la lenteur de la démarche, on peut remarquer la mention des flammes du gaz et cette curieuse expression « coup de lumière crue du grand café ». La prostituée parisienne du XIXe siècle, comme son ancêtre de la Rome antique, a besoin de lumière pour être reconnue; Nana et Satin, à l’instar des Lycisca à la perruque blonde, se postent près des établissement dont l’éclairage fera ressortir leur mise voyante et leur gestuelle.

Aux franges du châle, détournement des signes et flottement des identités. Sous la Monarchie de Juillet, il devient un des symboles de la bourgeoisie, comme en témoigne Madame Arnoux, dans l’Education sentimentale, dont le châle sur le point de tomber, et rattrapé par Frédéric Moreau, sera au point de départ d’une histoire d’amour; et il demeure un bien convoité par les femmes de la petite bourgeoisie, comme le prouve la cousine Hortense Hulot. Son succès perdure jusqu’au second Empire, où on le retrouve été comme hiver. En été, il est en mousseline, en soie ou en dentelle; en hiver, il devient cachemire carré ou long, si long qu’on peut le plier de différentes façons pour en faire apparaître l’un ou l’autre motif et sembler ainsi en posséder plusieurs. Ce n’est que sous la troisième république que les élégantes commencent à se dépendre du châle car la mode est à ce que l’on nomme les tournures, qui rejettent en arrière l’ampleur de la jupe. Le tombé du châle convient donc mal à cette nouvelle silhouette. Par ailleurs, produit en très grande série, le châle est devenu accessible à un public nouveau, ce qui suffit à le faire plonger dans la disgrâce.

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