Le 04 janvier 2015

DjunaBarnesWithGorillaAtBronxZoo+1914+UniversityOfMaryland Libraries

Certaines nuits de 1928, les noctambules parisiens purent croiser dans les rues de Montparnasse une jeune femme enveloppée d’une cape noire, marchant d’un pas fiévreux, l’air hagard, rasant les murs comme pour mieux disparaître dans leur ombre, et dont nul n’aurait su dire si elle était poursuivante ou pourchassée.
C’était Djuna Barnes dans ses chasses nocturnes.
A la traque, à l’affût.
L’angoisse au cœur.
Gorge nouée.
Folle.

Belle comme la nuit, élégante et sombre, toujours enveloppée de sa fameuse cape noire, elle séduisit les hommes en nombre et finit par épouser un journaliste acquis aux idées socialistes, Courtenay Lemon, avec lequel elle éleva un perroquet. Mais ce ciment parental ne suffit pas à préserver la relation conjugale. Et celle-ci ne s’éternisa pas: Courtenay Lemon n’aimait pas les boucles d’oreille de Djuna, ce qui, à la longue, on le comprend, n’était absolument pas tolérable.
Après leur rupture, Djuna Barnes n’eut pas moins de dix-neuf amants successifs tous assortis à ses chemises de nuit, la liberté d’une femme se mesurant alors au nombre d’amants expédiés. Le vingtième en puissance lui ayant demandé à brûle-pourpoint si elle était libre, elle lui répondit, railleuse, qu’elle était chère et le planta là.

Très droite, très pâle, silencieuse et toute vêtue de noir. Inquiétante. Splendide.

« Un monstre est un monstre est un monstre. »

images

C’est par son élégance qu’elle attirait les yeux, une élégance qui ne l’empêchait nullement de jurer, à l’occasion, comme un charretier, de repousser les avances masculines avec une vulgarité déconcertante et de viser les crachoirs à plus de trois mètres avec une diabolique précision.
Djuna était intacte et fruste, disait Natalie Barney, autant que follement élégante, et ces deux mondes en elle s’affrontaient, se juxtaposaient, se défiaient et s’entrelaçaient constamment.
Djuna était baroque.
Son écriture idem, merveille des merveille.
Timide, hautainement timide, Djuna pouvait rester des heures à la terrasse du Flore où s’entassaient les Américains qui passaient. L’alcool lui donnait passagèrement de l’assurance.
Elle aimait se recueillir dans le silence des églises. Écrivait le matin dans son lit. Se nourrissait d’omelette (seul plat qu’elle savait désigner en français) dans des restaurant à nappes.
Elle gagnait correctement sa vie grâce à des articles.

Un jour elle cessa d’écrire. Se piqua de peinture. Alla chez un coiffeur d’où elle sortit frisée comme un cul de mouton. Elle connut de grands moments de détresse conjugués à de grands moments d’alcoolisme.

Elle avait le talent de se montrer parfaitement odieuse.

« Toute charité me répugne, déclara-t-elle avec superbe. »

Elle se disputa avec ses ombres.
En oublia de se nourrir.
Et fut quelques jours hospitalisée pour dénutrition grave.

Djuna Barnes 6

Avant de se faire interviewer par un universitaire, elle lui demanda par téléphone de faire un autoportrait afin de pouvoir se préparer mentalement à la rencontre. Et comme celui-ci se décrivait barbu, elle exigea impérativement qu’il se rasât: son père portait la barbe, et elle ne tenait pas à mourir de frayeur.

Elle recevait ses invités en chemise de nuit et robe de chambre.

Elle mourut définitivement le 18 juin 1982.
Elle avait 90 ans.

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