Le 8 mai 2014

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« Nancy avait à peu près l’âge d’Aragon. C’était une jolie fille, une fausse maigre, de taille moyenne, mince, au regard de serpent, avec de beaux cheveux couleur de noyer et une peau à tâches de rousseur. Aristocrate et britannique comme dans les romans, elle avait la démarche assurée de femmes habituées à être reçues et à recevoir. Elle s’habillait fort bien, avec une note d’excentricité qu’elle accentua peu à peu jusqu’à dépasser la mesure, sur le tard. Elle parlait sans accent un français châtié, avec parfois des anglicismes amusants et pittoresques, d’une voix mélodieuse de sirène. Comme beaucoup d’Anglo-Saxonnes de la bonne société, Nancy buvait et s’enivrait souvent. Elle devenait alors mauvaise, agressive et brutale, giflait les hommes d’un revers de l’avant-bras, meurtrissant les visages avec l’ivoire ou le métal qui la serrait des poignets aux coudes. Elle portait quelquefois elle-même les traces d’une de ces scènes violentes qu’elle dissimulait sous d’épaisses voilettes mauves accrochées à l’un des petits chapeaux extravagants de l’époque. Elle était d’humeur voyageuse, traversant les mers pour un oui ou un non, donnant à ses amis des adresses bizarres, envoyant à l’improviste des télégrammes souvent sibyllins, écrits dans l’ivresse, fixant des rendez-vous aux Bermudes ou à Naples comme d’autres invitaient à un week-end en Sologne.

Nancy qui savait être gentille, tendre, amoureuse, pleine d’attentions, était une compagne difficile et dévastatrice. Elle aimait avant tout les hommes ; quand elle avait envie de quelqu’un, il lui fallait satisfaire, sur l’heure, son envie ; elle attaquait ; il est difficile d’imaginer les tortures que son inconstance et ses faims subites infligeaient à ses amants. »

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