Nouvelle.

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Tout commence avec un air d’opéra et une envie couchée dans un lit, de dos et à moitié couverte. La musique s’enchaîne sur un sentiment, la vie. Le corps est à présent prêt à courir. Les pieds s’étouffent les uns sur les autres, comme si après toutes ces années d’abstinence même la respiration naturelle d’un pas lent était devenue difficile. Le corps est lourd et embarrassé, la vue est incommodée par l’anxiété. La frustration passe au gueuloir.

Est-ce que l’attente a vu l’heure qu’il est ? C’est l’heure du bilan, je ramasse mes billes et fais le compte. Mon conte de fée.

On se pense tous immortels jusqu’au jour où l’on se retrouve couché sur une planche à repasser et que la vapeur des jours qui passent nous chatouille le nez. On se fait donc à l’idée que l’angoisse nous rend vivant et que même si la peur remonte parfois sa jupe à cause de la chaleur, elle ne nous empêche pas d’avancer ; au contraire elle nous aère l’esprit et laisse passer l’air, un air proche d’une ritournelle, celle des jours prochains, ceux beaucoup plus légers.

Courir, toujours courir. Prendre de la vitesse, de l’élan pour ce qui nous attend. Prévoir comme on enfile une paire de chaussettes blanches, neutres, vierges de la puanteur de perdre la raison.

L’expérience taille le corps, le tailleur nous habille sur mesure, la mesure quant à elle fume sa cigarette engloutie entre l’index et le majeur ; voilà une épaule élégante et un buste redressé pour affronter aujourd’hui, tout simplement.

Enfin, arrive le moment de l’amour et de son odeur fruitée, une tarte encore fumante à l’abricot.

Adrien court au théâtre. Le claquement de ses pas est masqué par le bruit assourdissant de la circulation. Son pantalon se plie de manière déchaînée, son rythme est rapide. Ses bras sont en pagaille, la rapidité a appuyé sur la gâchette, c’est la jeunesse, celle qui a tout asservie. Zoom sur un profil, un nez, son nez. Anatomie qui ne raconte rien mais qui pourtant dit tout. Les idées sont vagues mais les images sont claires.

Il rit pleinement et se demande : « Que font les gens quand ils ne sont pas amoureux ? »

Matilde, l’actrice de la pièce a souri à Adrien durant la représentation. Il en est sûr, sa mémoire beaucoup moins. Il s’appuie alors contre un mur et fait poliment les présentations de son doute et de son cynisme pour qu’ils trouvent un commun accord.

Matilde c’est moi, une simple fille à frange comme tant d’autres. Je vis dans le flou, ce que je veux dire par là c’est que je suis myope. Mon pas est décousu, haché et capricieux. On dit de mon nez qu’il est instruit, maître en la matière de la fourberie. Je m’approche de lui et le regarde religieusement. Il fuit mon regard. Par timidité, certainement. C’est dommage car ses yeux sont d’une rondeur gourmande et ont la couleur d’un bois sombre et laqué.

Il m’ouvre alors son regard comme un éventail. Un grain de beauté a glissé sur le côté inférieur de sa lèvre droite, comme par maladresse. Nos visages sont filmés en paysage et une flûte traversière surprend nos deux oreilles. Il s’attarde sur ma bague, je lui souris.

Je me serre contre lui, mon épaule se donne un air mesquin. Mon désir est passé aux gradins. Je vois la scène depuis le haut. Sa lèvre est nerveuse. Les possibilités d’un baiser se forment comme une grappe de raisin.

Il y a beaucoup de choses que les hommes ne comprennent pas : n’importe quelle jeune femme préfèrera sans nul doute un regard franc, prêt à être sculpté et qui laisse une digestion embarrassante à l’estomac plutôt qu’une œillade branlante. Elle sera plus attirée par le culot que par la retenue car, nous sommes tous attirés par un amour actif. Les hommes sont occupés. Pour eux, tout est secondaire.

Je me lève. Mes yeux l’appellent. Il les entends. Son baiser dessine une ombre chinoise sur mon visage.2

Arrêt sur image, nous deux corps courent, ils courent à un rythme effréné.

On parle d’amour, l’entité amoureuse. Cette complémentarité qui nous lie par un sentiment commun. Quand je et il deviennent « on » et que celui-ci représente la rondeur dominatrice. On se désire, on se regarde, on se vit, quitte à se tromper car, le besoin d’amour tapote à la vitre comme un moment précis.

Mieux vaut enchaîner, enchaîner, enchaîner à perdre haleine. La fureur de vivre. Le cinéma le dit, l’écriture le prédit, l’opéra le crie, le désir de se sentir vivant est partout. Les évènements sont ce qui arrive, ils sont ce qui donne un sens. Revenir en arrière mais aller de l’avant. Éloge de quelque chose ou d’un je ne sais quoi.

Il y a l’histoire qui s’approche de nous à pas précipités et celle qui s’approche de nous à pas lents. Ce n’est pas important car notre histoire nous suit comme un bel été.

Rapidement s’échelonne dans ma tête un air de piano. Chaque doigt convoitant l’autre. Avec une mélodie principale comme un marque-page. Martèlement d’un cœur qui bat. Assassinat des illusions d’un amour précoce. La rapidité oppressive d’un pianiste optimal. La fibre musicale comme un ouragan.

Où est la sécurité lorsqu’on a le souffle coupé ? Entre lui et moi, tout est allé aussi vite qu’un sprint final.

Je suis en retard. Face à la vie. Face aux hommes. Face à moi. Mieux vaut ne pas s’attarder sur ces futilités.

« J’aime que tu me regardes mais je te méprise aussi de ça. Je sais que tu ne pourras jamais me regarder en entier, l’âme a bien plus de subtilités. Tu touches d’abord mon oeil gauche, puis mon œil droit. Mon nez. Ma bouche. Et avec tous ces souvenirs que tu te fabriques, lorsque je ne suis pas là, tu fermes les yeux et m’imagines. Et mes jambes, tu veux les imaginer mes jambes ? »

On essaie, on prend les mesures de nos deux corps pour se coudre un amour sur mesure. Jusqu’au jour où comme on le sait tous, on sera à l’étroit.

Je suis dans le noir, je lis une pièce de théâtre : « J’aime la vérité mais la vérité ne m’aime pas ». Écoute le silence qui tombe sur nos visages comme une mèche de cheveux. La tranquillité comme un grand verre de lait. Et puis, l’amour me donne l’impression de porter un corset. Je me sens serrée, étouffée. Comme une pomme, je préfère que l’on me pèle avant de me sentir pelée. La fuite me soulage comme une crème hydratante et rend tout beaucoup plus vivable et moins tiré. Je préfère me masquer, je préfère dérober à sa vue les déceptions de l’inexpérience. Tu ne vois que mes clavicules, c’est très bien ainsi.

Le piano sonne encore, toujours plus fort, toujours plus vite. Toute cette histoire me donne le vertige. Le brouhaha des possibilités sous mon pull ligné. Il y a le bruit du papier qui cache un cadeau, je ne veux pas l’ouvrir, je ne préfère pas savoir. J’ai peur de moi-même. Si je me retrouve, le présent risque d’être complété et on sait tous qu’il n’y a qu’une chose que l’on désire : Retourner au point où l’on s’est perdu. Et si une fois retrouvée je ne m’aimais pas ? Procuration d’un état de grande confusion.

« J’ai peur. Qu’est-ce qui m’arrive ? Touche mon cœur. Prends ma main. Ma poitrine, elle se sert. Raconte-moi des choses, n’importe quoi. »

L’angoisse comme un chapeau pointu rend mes idées tordues. Il faut que ça s’arrête. On dit que l’amour peut nous sauver mais, peut-on sauver un amour prêt à échouer ?

« Je ne vais pas bien Adrien. J’ai envie de tout arrêter. J’ai perdu l’envie de continuer. Je suis en trop plus qu’en moins. Je suffoque affreusement au point de me demander si la vie est vraie. Je chantonne. Je chantonne parce que j’ai peur et parce que j’attends quelque chose qui vienne mettre un grand chaos dans ma vie. J’ai besoin d’être bousculée. J’ai besoin de tomber sur les fesses. Parfois, j’ai même peur de regarder. Alors je demande à je ne sais qui où est cet amour ? Si ce n’est pas moi, si ce n’est pas lui, c’est qui ? Qui est ce reflet éphémère qui circule de siècle en siècle et fait la continuité de la vie ? Excuse-moi je n’entends pas, qu’est-ce que tu dis ? »

Le violon, encore. Il grince. Il grince sur mes questionnements. Il est comme un moustique que je peine à attraper mais qui me dérange et me rend folle. Pourquoi ça sonne si fort ? Pourquoi tout va si vite ? Pourquoi je cours encore là où je ne sais pas.

Et ça se calme, quand je respire ça se calme et je me vois. Alors je lève mes yeux charbonneux, mes lèvres écarlates. Mes ongles ont la couleur d’une peau nue et essuient mes larmes. Ces larmes sont le trop plein de tout ou de rien mais elles arrosent un sentiment de plénitude. Et je questionne mon reflet dans le miroir, sans vanité aucune. Je tente de voir le visage qui était le mien au moment où j’étais encore innocente des difficultés. Je parle de l’état avant qu’il n’y ait le monde. Et qu’importe si je regarde les hommes et que je pense que chacun d’eux peut être mon amour. L’important pour moi est de me sentir vivante, le temps d’un instant, d’un court instant.

Il est temps de faire les choses pour de bon. Ça y est. Je crois qu’il est temps d’offrir des fleurs. Des œillets blancs.

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