Nino Fournier – Etudiant en cinéma

DSC01779 2

Qu’est-ce qui rend le cinéma particulier ? Qu’est-ce qui fait sa différence ?

Je crois qu’il y a deux réponses très différentes à cette question. Un premier aspect touche le médium en tant que support ; un second touche le médium au niveau des particularités esthétiques qu’il permet.

Premièrement, le cinéma est l’art majeur du 21ème siècle, ce qui fait déjà une grande différence par rapport aux autres arts, aux autres médiums. En d’autres termes, c’est le médium qui permet actuellement de toucher le plus de gens. On regardera actuellement plus volontiers un film qu’on ne lira un livre. Et finalement, c’est assez compréhensible ; en un temps très court, le cinéma parvient à raconter des histoires très complexes et très étoffées, beaucoup plus rapidement donc qu’un livre, qu’il faudra plusieurs jours pour lire.

Deuxièmement, il permet de transcender la réalité mais ce, en se servant justement de cette réalité. Selon ta formulation, le cinéma c’est comme une bouche qui mangerait une pomme : la pomme est déjà là, la matière première est donnée d’avance mais la bouche transforme cette matière première en quelque chose qui n’a plus rien à faire avec la donnée d’origine, en créant une nouvelle réalité, celle du film. Bien sûr c’est très relatif, et certains films ne transforment la pomme qu’à moitié, ils présentent aux spectateurs un travail que je dirais bâclé parce qu’ils n’utilisent pas la bouche comme elle pourrait l’être, ils ne mâchent pas la pomme, ils se contentent de la suçoter pour présenter une pâle vision de la réalité, une réalité à peine modifiée. Ils ne transcendent rien du tout, ils ne font pas rêver, alors que le but du cinéma et de l’art en général, c’est de présenter une nouvelle version de la réalité, une version personnelle. Dans l’écriture par exemple je crois que c’est différent, parce qu’il n’y a pas cette matière première, cette donnée de base que tu dois utiliser pour montrer quelque chose par des images. Tu ne peux pas capturer sur disque dur une réalité que tu transformes : tu inventes de toutes pièces une certaine réalité. Bien sûr tu t’inspires de ce que tu as connu, entendu, etc…, mais tout cela représente déjà ta réalité, une réalité déjà digérée, subjective.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de faire du cinéma ?

C’est le fait de voir des films. Depuis le moment où j’ai commencé à voir des films différents qui me proposaient des émotions inédites, j’ai souhaité donner à d’autres ce qu’on m’avait donné à moi, c’est-à-dire des émotions (et aussi des mélanges d’émotions, des esquisses d’émotions, des fausses et des vraies émotions, etc…) qui n’auraient encore jamais été ressenties.

Et puis, ce qui me motive également à essayer de faire des films, c’est le fait de pouvoir dire des choses. Non seulement de raconter des histoires mais également de dénoncer les injustices et les immoralités de notre société, de donner de l’ampleur à certaines idées ou phénomènes (le phénomène du printemps Arabe et de toutes les différentes révolutions qui en ont découlé par exemple, lequel est très peu, trop peu traité au cinéma…), de soutenir des groupes de personnes auxquelles on ne pense jamais mais qui pourtant souffrent, etc…

Où veux-tu arriver ?

Au sens propre, sur un tournage avec des gens passionnés par le film qu’on est en train de tourner ; avec des personnes prêtes à tout donner pour faire aboutir un projet. Mais j’ai l’impression que les gens passionnés ne courent pas vraiment les rues et qu’il faut de plus en plus lutter pour défendre les idées, les passions, les belles histoires, dans le monde hyper-utilitariste dans lequel on vit.

Comment connectes-tu tes courts-métrage à ton monde ?

« Mon monde », l’expression est très égoïste je trouve, je dirais plutôt que chaque film est un monde à lui seul. Je m’efforce pour chacun de mes courts-métrages de penser à un public potentiel et de tout faire pour que ce public prenne du plaisir à voir le film. Bien sûr, le public peut être très différent d’une fois à l’autre. Si je fais un court-métrage très répétitif, je suis bien conscient que cela ne pourra pas plaire à tout le monde, mais je pense aux gens qui adorent tout ce qui est répétitif et j’essaie de jouer cette carte-là au maximum. Le lien entre mes courts-métrages serait la volonté selon laquelle il faut qu’ils touchent certaines personnes. Cela peut même être une seule personne. Du moment que le but est atteint, le pari est réussi et c’est encore plus beau lorsqu’un court-métrage touche une personne inattendue.

Que vois-tu en plus avec ta caméra ? Pourquoi ce médium ?

Je vois sous les vêtements des gens.

Non, plus sérieusement, la caméra n’est que l’outil. Je ne vois rien de plus que n’importe qui d’autre avec une caméra. Le concept du footage est bien représentatif de cette problématique : comment expliquer qu’un film réalisé avec des images tournées par un réalisateur et un film réalisé par le même réalisateur, mais avec le concept du footage, puisse nous toucher tout autant ? L’un a pourtant été filmé par le réalisateur, et l’autre non. La caméra n’est donc qu’un instrument au service d’une idée et c’est là que se fait le vrai travail ; dans la recherche d’une idée qui permettra à une équipe armée d’outils de transfigurer une réalité pour en proposer une nouvelle, une inédite aux spectateurs.

Et c’est en lien avec la question suivante :

Qu’est-ce que la caméra t’apporte ?

Justement, pas grand-chose : le travail se fait avant le moment du tournage à proprement dit, il se fait avec la tête, et il se fait pendant le tournage, avec l’espace qui est rempli de cette « matière première » qu’est la réalité et qu’il faut essayer d’organiser au mieux, et surtout il se fait après avoir filmé, durant la « post-production », avec encore d’autres outils.

Le cinéma en un mot ?

Transcendance.

Quel goût à ta passion ?

Elle a un goût de vieille pellicule et de gros grain.

Que souhaites-tu montrer ?

Beaucoup les années 20. L’Espagne du livre de Juan Emmanuel de Prada (les masques du héros). La lie du bonheur de F.S Fitzgerald et finalement, un beau film de vampires au XIXème siècle. Mais il faut que les vampires aient de la classe tout en étant inquiétants comme de vrais vampires, pas des espèces de pseudo-vampires aux dents en plastique comme on a pu en voir tout récemment !

Le film de ta vie ?

Muhlolland Drive, de Lynch, et Le voyage sur la lune, de Méliès.

Tu as un unique choix de cadrage, qu’est-ce que tu y glisses ?

Un fond blanc. Un chapeau haute-forme posé sur une calèche avec une marquise sans jambe sortant de celle-ci. Au premier plan, dans l’angle, une chaise, tournée face à la caméra, une chaise en mauvais état et assis dessus un bonhomme très droit et élégant vêtu d’habits du début du siècle. Il est décoiffé, il a une longue barbe noire et un gros ventre. Dans la main, il a une pipe de laquelle sort de la fumée. Ses jambes sont croisées.

Dans le cinéma qui te plaît ?

Georges Méliès, parce qu’il est un vrai réalisateur, qui se sert de la réalité pour nous montrer des choses qui nous font rêver. Tilda Swinton, Michael Fassbender et Ewan McGregor, parce que pour moi ce sont de vrais acteurs, des sortes d’icône qui parviennent à être un personnage plutôt que de jouer un rôle.

Quelles scènes aurais-tu aimé tourner ?

J’aurais aimé tourner la scène du « ballet des vaisseaux » dans l’espace, au début de « 2001 l’Odyssée de l’Espace », accompagnée par le Beau Danube Bleu de Strauss. Et plus récemment la scène d’ouverture de « Anna Karénine », avec cette caméra qui ne s’arrête presque jamais, qui est un personnage intégral d’une danse qui se déroule devant nos yeux. Ce sont deux très belles scènes, qui parviennent à nous faire totalement sortir de la réalité dans laquelle nous sommes pour nous faire danser avec elles.

Si ton univers était quelqu’un ?

Ce serait moi, bien entendu.

Dit comme ça, c’est peut-être brutal mais ça s’explique. En fait, ce n’est pas une marque de narcissisme, c’est plutôt une marque de foi dans le travail qu’on a fourni pour essayer de créer quelque chose qui plaise à des gens, mais qui nous plaise à nous aussi. C’est bizarre de ne pas aimer regarder et vivre avec ce qu’on a créé, personnellement, j’appelle ça de la schizophrénie.

Publicités